Je suis asexuelle, je ne me force pas et mon couple va bien, merci

Cette article contient une description assez exhaustive de ma vie sexuelle, si vous n’avez pas envie de lire cela ou de lire des choses à propos de sexe, vous pouvez vous abstenir.

Je vous ai manqué ? Non ? Tant pis, je vais écrire quand même. Cette fois, j’aimerais parler de sexe, de couple et du fait que quasiment tous les articles parlant de soit disant « manque » de sexe dans le couple sont illustrés par des photos de couple qui se font la gueule (TW sexisme/psychiatrisation/injonctions au sexe)

A la maison,on est plutôt comme ça
A la maison, on est plutôt comme ça

 

Je vais enfoncer beaucoup de portes ouvertes et j’espère ne pas sonner trop Madame-Je-Sais-Tout, mais j’ai le sentiment qu’un article comme celui-ci pourrait être utile (y’en a jamais assez, après tout…). Je voudrais parler de ce qui, selon moi, fait qu’un couple peut fonctionner « malgré » une différence notable dans la fréquence à laquelle chacun-e a envie, et même un couple dont une des deux personnes est asexuelle.

Je n’ai pas eu envie depuis plusieurs semaines. Je suis avec quelqu’un qui, lui, a envie plus ou moins tous les jours, et, pourtant, notre couple se porte bien, ce qui est assez étrange. Du moins, si l’on en croit les articles parlant de différences de désir au sein d’un couple.

L’article que je viens de donner ainsi qu’une myriade d’autres dépeignent l’absence ou le « manque » de sexe dans le couple (quelle qu’en soit la raison) comme forcément pathologique et un problème à « régler ».

Surtout pour les femmes qui, dans notre société patriarcale où le désir sexuel soit disant irrépressible des hommes passe avant leurs désirs et leur sécurité, en sont réduites à devoir se trouver des justifications pour refuser le sexe, comme on donne un mot de ses parents pour ne pas aller en sport.

Justifications qui seront examinées soigneusement afin de décider si, oui ou non, leur refus est « justifié », car la simple existence de ce refus ne semble pas être une raison suffisante. Ainsi, elles se retrouvent à devoir trouver des raisons « valables » pour justifier de ne pas faire de sexe, au lieu que l’autre attende bien gentiment qu’elles aient une raison de le faire (article en anglais).

J’ouvre une petite parenthèse pour préciser que, oui, l’absence de désir sexuel peut éventuellement avoir une cause physiologique ou psychologique et peut-être se soigner si l’on en souffre. Ce n’est cependant pas une raison pour se vautrer dans le sexisme et illustrer son article par une photo de couple qui se fait la tronche, comme si le refus de son/sa partenaire était une raison valable pour læ punir en refusant de lui parler.

Car faire la gueule à l’autre en espérant qu’iel cède et se force à du sexe pour vous faire plaisir, ça s’appelle ? Ça s’appelle ? Oui ! Ça s’appelle être une petite merde manipulatrice.

Il serait bon d’arrêter de trouver normal qu’on tienne rigueur à autrui pour avoir refusé de pratiquer le sexe et de trouver naturel qu’on læ manipule afin de transformer son refus en assentiment.

Je conçois que la différence d’attirance sexuelle entre deux membres d’un couple puisse être la cause de sa rupture. Personne n’est en droit de vous obliger à vivre avec quelqu’un qui ne vous convient pas. Cependant, cela peut tout à fait se faire de façon respectueuse sans rejeter la « faute » sur l’autre.

C’est le fait qu’on vit dans une société hétéro-patriarcale qui permet de nourrir de la rancœur pour quelqu’un qui n’est pas plus responsable de son absence de désir que vous de votre désir. Il n’y a vraiment pas besoin d’agir comme si son corps était un dû : la rupture, si rupture il y a, est une conséquence d’une incompatibilité sexuelle au sein du couple et pas du « manque » de désir de l’un de ses membres.

Je suis toujours très peinée de voir de telles mises en scène de manipulation, c’est une situation que j’ai bien connue en étant obligée d’y prendre part tout les soirs avec mes exs durant de longues années. De telles situations, surtout lorsqu’elles arrivent fréquemment, peuvent avoir des conséquences dévastatrices (sur l’estime de soi, sur la santé physique et mentale…). Il n’est pas étonnant mais vraiment choquant que ça soit utilisé quasi systématiquement pour illustrer les articles sur le sexe dans le couple.

Tous ces articles illustrés comme si punir l’autre pour avoir refusé du sexe et essayer de lui forcer la main était naturel… Comme si le fait qu’un de ses membres n’obtienne pas du sexe chaque fois qu’iel en aurait envie rendait fatalement le couple dysfonctionnel.

Cet article s’adresse aux personnes qui ont envie que leur couple marche de la façon la plus respectueuse possible de l’autre. Si votre partenaire avance l’argument selon lequel vous devez vous forcer car vous lui devez du sexe (ou plus de sexe) en échange de son amour, de sa tendresse ou de sa fidélité, ou encore s’iel persiste à déclarer que vous devez vous faire soigner, je n’ai pas d’autre conseil à vous donner que de rompre.

Si vous voulez que ça marche, pour commencer, évitez de partir du principe que s’il y a peu ou pas de sexe dans votre couple ou si parfois vous ressentez de la frustration, ça ne marchera forcément pas. Rompre uniquement parce que votre couple ne correspond pas à l’idée que vous vous faisiez d’un « couple qui marche » et lui inventer des problèmes qui n’existent pas alors que tout va bien par ailleurs serait vraiment absurde de votre part.

Enfin, vous faites ce que vous voulez hein, mais je trouve dommage de se séparer uniquement parce qu’on nous a fourré dans le crâne qu’un couple « qui marche » était un couple où personne n’est jamais frustré (ce qui est bien con parce que ça n’existe pas).

1 – Déconstruire l’idée que notre valeur en tant que partenaire amoureux-se est liée à notre capacité à faire jouir et être désiré-e sexuellement par l’autre

Parfois, les problèmes commencent avant même de se mettre en couple. Il n’est pas rare que nos partenaires croient pouvoir nous « réparer » et se disent, par exemple : « iel se croit asexuel-le, mais c’est parce qu’iel n’a pas été avec la bonne personne », ou « je suis un meilleur coup que ses exs, avec moi iel va prendre goût au sexe et vouloir le faire plus souvent ».

Ces idées prennent leur source à la fois dans des clichés oppressifs du genre « les personnes qui ne veulent pas pratiquer le sexe à une fréquence ‘normale’ sont malades et on doit les soigner en les poussant à se forcer » et dans l’idée bien ancrée que, pour être un-e partenaire de valeur, on doit faire « mieux que ses exs » en matière de sexe.

D’une manière générale, il est toujours bon de questionner l’idée selon laquelle une relation ne vaut rien si elle n’est pas meilleure que toutes les précédentes, mais je m’égare.

Et puis, peut-être, en fait. Peut-être qu’avec vous iel va apprécier le sexe alors qu’avant ce n’était pas trop le cas (et ça n’a rien à voir avec « être un bon coup », il faut être à l’écoute des envies et des limites de l’autre, chacun-e peut aimer des choses différentes). C’est ce qui s’est passé pour moi avec mon copain : aujourd’hui, j’apprécie le sexe parfois alors que cela n’était pas le cas du tout avant.

Attention toutefois à ne pas tirer de conclusions hâtives : il peut arriver qu’on désire assez souvent une personne au début de la relation et beaucoup moins par la suite, c’est normal et ne signifie pas forcément que le couple ne marche plus. Prendre la fréquence des rapports sexuels comme un indicateur de la « santé » de son couple est une belle connerie.

Aussi, aimer le sexe ou non ne se résume pas à des gestes qu’on aura bien réalisés ou pas. Si j’aime maintenant avoir de temps en temps cette intimité-là et ressentir ces choses-là avec mon compagnon, d’autres personnes n’aiment pas ou préfèrent faire ça seules. Vous ne pouvez forcer personne à apprécier ou à désirer cela, et ça n’a pas forcément à voir avec une quelconque « aptitude » au sexe.

Bon, j’avoue que quand on sait que l’autre va s’y prendre comme un manche sans écouter nos demandes, ça n’aide pas trop à avoir envie de le faire avec iel, mais il n’empêche que si votre partenaire a juste envie de bouquiner, vous lui foutez la paix, c’est tout.

Il n’est pas question que de plaisir physique non plus. Si je ne suis pas motivée pour du sexe, j’aurais beau avoir du plaisir et même arriver à l’orgasme, ça ne m’apportera rien. Tout plaisir, tout orgasme n’est pas bon : ça ne suffit pas à atteindre le sentiment de félicité qu’on leur associe généralement, il faut aussi l’avoir souhaité.

J’ai déjà eu un orgasme sans l’avoir désiré, juste par désir de me conformer à la norme, durant un rapport que j’avais pourtant moi-même initié (c’est tenace le conditionnement) et, croyez-moi, le sentiment de vide et de dégoût que j’ai ressentis ensuite m’ont passé l’envie de recommencer.

A ce sujet, voici un article (en anglais) sur la façon dont les hommes qui veulent « faire plaisir » ou qui disent « aimer faire plaisir aux femmes » sont en réalité souvent motivés par des idées sexistes qu’il est important de déconstruire si vous voulez former un couple sain.

Votre valeur en tant que partenaire ne dépend pas de vos capacités à remplir un besoin inexistant et persister dans votre désir de « faire plaisir » à l’autre contre sa volonté n’est pas du tout un service que vous lui rendez.

Ne pas être désiré-e sexuellement par son/sa partenaire amoureux-se peut être blessant, la société dans laquelle nous vivons nous ayant appris que laisser quelqu’un de marbre de ce point de vue-là était un signe d’infériorité.

Il est important de parler ouvertement avec votre partenaire de tout cela, sans reproches et, évidemment, sans essayer d’utiliser vos sentiments pour lui faire du chantage au sexe (du type « Ouin, tu me trouves moche, c’est pour ça ? » ce qui revient à dire « Je me sens moche et mal à cause de toi, couche avec moi pour que je me sente mieux »).

Je comprend totalement qu’on ait des complexes, mais l’autre n’a pas à réparer les dégâts que les standards de beauté ont causé à votre estime de soi.

Faites la part des choses et choisissez bien vos mots, évitez ceux qui laissent entendre que vous vous sentez mal « à cause » de l’autre. Dans l’idéal, parlez de vos complexes à un autre moment que celui où l’autre vous a refusé du sexe pour éviter toute pression.

Il faut également déconstruire l’idée que l’intensité des sentiments amoureux est liée à l’intensité du désir sexuel ressenti.

Là encore, ne pas être désiré-e sexuellement par l’autre peut être un poil blessant si l’on écoute ce que la société nous dit de l’amour : que le désir sexuel en est une composante essentielle et que, sans sexe, on ne peut pas être en présence d’un amour profond et sincère.

Il faut aussi en parler avec votre partenaire, sans reproches ni chantage et lui faire confiance. Pourquoi serait-iel avec vous s’iel ne vous aimait pas ?

2 – Déconstruire l’idée que se masturber, c’est la honte, le sexe du perdant

Aucun couple n’a exactement les mêmes envies au même moment. Il va falloir l’accepter et arrêter de croire que vous pouvez toujours faire coïncider les deux, qu’il suffit de « chauffer » l’autre pour qu’iel ait envie (je vais y revenir).

Encore une belle idée de merde que celle qui dit qu’un homme qui se masturbe, c’est un homme qui n’a pas réussi à « convaincre » l’autre de coucher avec lui. La masturbation est dépeinte comme un lot de consolation dont celui qui n’a pas été assez « viril » (comprendre : « prêt à forcer quelqu’un ») pour obtenir « mieux » doit se contenter.

Si vous n’avez pas envie de forcer votre partenaire à se plier à la moindre de vos envies (et on va partir du principe que vous n’en avez pas envie, sinon je comprend pas ce que vous fichez encore ici), il va forcément falloir voir la masturbation comme un acte banal du quotidien et qu’il n’y a rien de honteux à cela.

De son côté, l’autre devra apprendre à gérer la culpabilité de ne pas « s’occuper assez bien » de l’autre, encore une superbe idée sponsorisée par le patriarcat. Quand je dis gérer, je dis que ça peut tout à fait s’en aller au bout d’un moment si on est avec quelqu’un de correct de ce point de vue-là, pas que c’est une fatalité, hein. Au début, c’est pas facile de s’empêcher de se forcer, surtout quand on sort d’une ou plusieurs relation(s) où on avait pas ce droit-là, mais dans une relation saine, on peut arriver petit à petit à le faire.

C’est évidemment bien plus facile s’iel évite le baratin culpabilisant habituel, du type « Ouin, se masturber c’est nul ». Et quand bien même ça serait nul, ça veut pas dire qu’on doit se forcer… D’ailleurs, si ça te parait si fade tu peux expérimenter autre chose, se faire plaisir seul-e n’empêche pas d’être créatif.ve.

Évidemment, si l’autre doit accepter l’idée que vous vous masturbiez, ça ne veut pas dire que vous pouvez le faire sous son nez (je n’ai personnellement aucun souci avec le fait de dormir juste à côté, mais c’est pas mal de demander avant, quand même).

Encore une chose sur laquelle il sera important de communiquer. Je me doute que tout le monde n’est pas à l’aise avec l’idée de dire « Tiens, j’vais aller me branler », de même que tout le monde n’a pas forcément envie de savoir que l’autre est en train de le faire. Si besoin, fixez des heures dans la journée où la chambre sera à vous, achetez-vous un petit panneau « Ne pas déranger », que sais-je ?

3 – Déconstruire l’idée que les femmes n’ont jamais envie et doivent être forcées et celle que les hommes sont toujours partants pour le sexe

C’est faux, fourrez-vous ça dans le crâne tout de suite. Imaginez comme c’est relou, quand on ne désire du sexe qu’une fois tous les trois mois ou carrément jamais, qu’une personne vienne se frotter à nous tous les soirs dans l’espoir manifeste que son excitation nous déteigne dessus, comme si nous n’étions que des machines à faire démarrer… C’est plus que relou : c’est dégoûtant et malaisant, en plus de nous culpabiliser.

Encore une fois, parlez avec votre partenaire et demandez-lui ce que vous êtes en droit de faire sans læ brusquer, sans qu’iel se sente obligæ. Arrêtez de croire que tenter de forcer, c’est romantique et que ça va exciter l’autre.

Je ne dis pas que c’est forcément mal d’embrasser l’autre passionnément et d’essayer d’initier un truc, mais c’est quelque chose qui peut déclencher chez l’autre du malaise, de la culpabilité, réveiller des traumas, et on a pas forcément le courage de refuser, même avec la personne la mieux intentionnée du monde. Souvenez-vous qu’une bonne partie d’entre nous a été conditionnée à penser que, si on ne « donne » pas du sexe, on ne vaut plus rien et qu’on va être quitté-e-s ou trompé-e-s.

C’est pas forcément mal, disais-je, mais c’est un truc qui se discute en amont. Si l’autre vous dit « Ok, tu peux tenter des trucs parce que parfois ça m’excite et si j’ai pas envie je te dirai non », allez-y (et respectez tout refus, évidemment).

S’iel vous dit « Non, j’aime pas quand tu essaies de me chauffer, ça me met mal à l’aise / réveille mes traumas / culpabilise » ne le faites pas. Jamais. Respectez læ, merde, c’est pas compliqué.

L’idée que les hommes ont toujours envie et apprécieront forcément qu’on les touche doit aussi être déconstruite au plus vite, pour les hommes asexuels comme pour les autres. Certaines choses peuvent être perçues comme sexuelles alors que pour une personne asexuelles, ce sont juste des témoignages d’affection (par exemple : le baiser « avec la langue »).

Mon compagnon n’aime pas quand on s’embrasse ainsi en dehors d’un contexte sexuel, je respecte ça et ne le fais pas; Idem pour les tripotages et autres caresses que je perçois comme simplement affectionnées mais qui le mettent parfois mal à l’aise ou l’excitent alors qu’il n’a pas envie de l’être.

Bien entendu, il s’agit juste d’éviter de déclencher des réactions du type « excitation inopinée et non voulue » qui peuvent être désagréables et pas de justifier une pression comme « tu m’as excité-e, tu dois assumer maintenant »…

4 – Changer sa vision du sexe

Le sexe ne se limite pas à la pénétration vaginale ou anale. Oubliez l’idée que le sexe oral ou les caresses ne sont que des « préliminaires » avant de passer aux « choses sérieuses »…

D’une part, cela peut permettre à certaines personnes qui n’aiment pas être pénétrées mais apprécient tout de même le sexe de se libérer d’un lourd fardeau. Le sexe est censé être une activité agréable que chaque participant-e apprécie du début à la fin, et pas un « échange » de deux minutes de sexe oral contre un temps indéfini de pénétration qui peut parfois se révéler difficile à vivre, voire traumatisante et tout gâcher.

D’autre part, cela peut permettre à des personnes qui ne veulent pas prendre de plaisir mais apprécient tout de même d’en donner de trouver leur bonheur. J’en fais partie. M’engager dans une activité sexuelle qui va prendre au moins 30 minutes et dont je ne retirerai rien (même avec un orgasme, oui, parce que je ne vois pas trop l’intérêt de la chose) m’ennuie, en général. Mais l’idée de pouvoir « jouer » avec mon copain et faire sans retenue ce que je ne fais pas d’habitude (pour éviter de le mettre mal à l’aise, comme je l’ai dit précédemment) m’enthousiasme beaucoup plus. Le tout dure 5 minutes à tout casser et en plus, après, on peut faire un câlin tout nus sans que ça le gêne.

Je ne suis absolument pas en train de dire que toutes les personnes asexuelles doivent donner du plaisir à leur partenaire, simplement que s’en tenir au sexe oral et/ou aux caresses peut parfois être une très bonne solution pour tout le monde. Évidemment, si vous n’appréciez aucune forme d’activité sexuelle, personne n’est en droit de vous y obliger.

5 – Parlez-en le plus franchement possible

Faites-le par écrit si ça vous gêne moins. Ce n’est pas forcément facile de formuler des préférences claires pendant l’acte (parfois on ose pas, parfois on ne sait pas trop, on a peur de blesser ou de « casser » l’ambiance…). Du coup, un débriefing n’est pas forcément une idée de kéké qui veut se la péter, à condition que l’autre écoute vraiment et ne se vexe pas (voir la première partie de cet article ^^).

Il n’y a pas de honte à ne pas savoir faire, tout s’apprend, même le sexe, alors écoutez l’autre, laissez læ vous guider.

 

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Une porte d’entrée vers le féminisme

Je vais encore une fois parler d’un célèbre magazine en ligne dont je ne citerai pas le nom (appelons-le Badz). Une récente vidéo dans laquelle est exposée la brillante idée que pour se défaire d’un relou, il faudrait se faire passer pour une personne trans ou handi ayant soulevé de vives critiques justifiées, le rédacteur en chef a défendu son torchon son magazine en arguant que ce dernier n’avait pas vocation à être un magazine féministe mais juste une porte d’entrée vers le féminisme, ce qui, du coup, l’exempterait d’avoir à fournir du contenu de qualité et qui ne crache pas à la gueule d’à peu près tous les groupes de personnes opprimées.

Je ne reviendrai pas sur la bêtise que c’est de faire passer l’idée qu’être trans ou handi nous épargnerait magiquement d’être victimes d’agressions dans l’espace public (en fait c’est l’inverse, qui l’eût cru ?) ou sur le fait que présenter le handicap ou la transidentité comme des choses repoussantes est parfaitement dégueulasse et nous nuit de façon on ne peut plus concrète à plein de niveaux.

J’aimerais discuter le fait qu’apparemment, si on est juste une « porte d’entrée » vers le féminisme, on peut se permettre de publier exactement le même type de contenu que d’autres magazines torche-cul à destination des jeunes femmes. Car, franchement, je ne vois pas trop de différence entre Badz et, mettons, Elle ou Biba, si ce n’est que Badz est un peu pire car, ayant l’ambition mais pas la capacité d’aborder certains sujets qui ne sont pas trop abordés ailleurs dans la presse mainstream, Badz a environ 1000 fois plus de chances de dire des conneries oppressives (et ne s’en prive pas).

Je ne comprend pas cette idée que « porte d’entrée vers le féminisme » pourrait équivaloir à « on peut faire passer des propos oppressifs si ça nous chante car parfois on fait des trucs bien » (un truc que peuvent dire à peu près tous les média, soit dit en passant). Dépeindre le handicap et la transidentité comme des choses repoussantes, ce n’est pas « insuffisant », ce n’est pas « une façon d’introduire les gens à des problématiques dont iels n’avaient jamais réfléchi », c’est oppressif et c’est tout.

Dans « porte d’entrée » on a cette idée que, même si le contenu est insuffisant et aborde les choses superficiellement, il peut amener à s’interroger sur certains sujets. Là, ce n’est pas le cas du tout. On a pas une vidéo d’introduction qui aborde les choses en surface mais qui va aider des personnes à se poser des questions, on a une vidéo véhiculant des clichés faux et dangereux, ce qui est UN PEU différent.

Loin d’être une « porte d’entrée vers le féminisme », Badz est une porte d’entrée vers un féminisme blanc, cis, hétéro, valide et aisé qui laisse les autres femmes sur le carreau. Apparemment, selon Badz, seules les femmes blanches, cis, hétéro, valides et aisées auraient droit à leur « cours de féminisme édulcorés pour les nulles ».

Les autres sont priées d’apprendre malgré tout,  d’apprendre malgré les constantes injonctions à trouver peu importantes et même divertissantes leurs souffrances de tous les jours. Car apparemment, le féminisme des femmes racisées, trans, non hétéro, handicapées, pauvres, serait un féminisme « pour les expertes », un féminisme trop pointu pour être abordé par un-e débutant-e en la matière, quand bien même cela toucherait à des choses qui lui posent problème au quotidien.

On est une porte d'entrée, mais te sens pas trop trop à l'aise si t'es pas blanche, cis, valide et riche :)
On est une porte d’entrée, mais te sens pas trop trop à l’aise si t’es pas blanche, cis, hétéro, valide et riche 🙂

Je ne suis pas devenue féministe grâce à Badz, je le suis devenue malgré Badz. Si j’ai réussi à arrêter de voir mon handicap comme une chose repoussante, une chose qui me rendrait forcément moins intéressante qu’une femme valide, c’est seulement après des années à adhérer à un féminisme excluant qui ne parlait jamais d’aucune de mes souffrances de femme handie. Oui, j’ai passé des années à évoluer dans les milieux féministes sans jamais lire de contenu abordant ces questions-là et même en lisant régulièrement des trucs comme ça, dévastateurs pour l’estime de soi. Pas merci, Badz.

Marre que l’idée d’un « féminisme pour débutant-e » exclue les problématiques auxquelles je fais pourtant face au quotidien.

Je ne suis pas votre « féminisme pour les expertes », je suis une femme opprimée et je mérite d’apprendre à m’aimer exactement comme le mérite une femme valide.

Petite précision, si quiconque tente de défendre Badz en prenant pour caution une autre femme handicapée ayant participé au magazine de près ou de loin, je ne publierai pas son commentaire. Marre de vous voir utiliser un les écrits d’une autre handie pour défendre vos propos stigmatisants. En fait, je ne publierai tout simplement pas les commentaires défendant le magazine. J’en ai marre du paternalisme, du « Oh ça va si on se concentre sur les femmes blanches, cis, hétéro, valides et riches, c’est bien suffisant pour débuter, non ? »

20130915-190532On sait depuis longtemps que Badz est juste une machine à générer du clic et du fric (comme n’importe quel autre média, en fait) en exploitant le féminisme et les femmes, ça serait tout de même bien d’arrêter de véhiculer l’idée qu’un « féminisme pour débutante » est forcément transphobe, validiste, et j’en passe… ce qui revient à dire que les propos oppressifs, stigmatisants, bref, dangereux, n’ont pas à faire l’objet d’une remise en question parce que « c’est bon, on débute, on est pas expertes en féminisme ».

Pas besoin de lire des essais sur le féminisme pendant 10 ans pour comprendre que présenter le handicap comme une chose repoussante est oppressif et a des conséquences graves, il suffit de le lire une fois si jamais on n’avait pas eu la décence d’y réfléchir avant. Ce n’est pas parce que Badz préfère faire du fric en ratissant un public le plus large possible sans trop déranger le statu quo plutôt que de s’interroger un minimum qu’il est absolument nécessaire de véhiculer des propos oppressifs pour faire du « féminisme pour débutante ».

Badz a fait le choix d’un « féminisme’ de façade, excluant et oppressif, porte d’entrée vers un entre soi blanc, cis, hétéro et valide de personnes répétant pendant des mois, des années, qu’il ne faut rien leur dire, jamais les critiquer car elles sont « débutantes ». C’est bien pratique de se considérer comme « féministe débutante » toute sa vie pour ne pas avoir à se remettre en question.

Si être débutante peut expliquer certaines erreurs ou maladresses, cela n’explique pas (et excuse encore moins) le refus de se remettre en question ou encore l’obstination à parler de sujet que, de son propre aveu, on maîtrise peu ou mal. Badz n’élève rien ni personne, il encourage les féministes blanches, cis, hétéro et valides à ne s’occuper que de leur cul, à véhiculer des clichés ou propos oppressifs et à crier « je suis débutante » à le moindre critique. Qu’il l’assume.

 

Notre colère est légitime

Après avoir lu plusieurs articles sur « l’attitude à adopter si vous sortez avec une personne en situation de handicap », j’ai été assez agacée de ne trouver aucun contenu à l’attention des personnes en situation de handicap elles-mêmes et qui leur donnerait des pistes pour déceler chez leur proches de potentiels réflexes validistes voire de potentiels abus.

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Pourtant, je pense que ce type d’approche serait plus utile que celui qui consiste à se contenter de donner des directives aux valides pour qu’iels « s’occupent bien de nous », comme si nous étions de petits animaux de compagnie.

D’autant plus que partir du principe que la personne a envie de nous traiter décemment est une erreur car c’est loin d’être toujours le cas.

Le validisme de notre société, parfois couplé à d’autres oppressions, place les personnes en situation de handicap dans une position de vulnérabilité accrue. Il est même vu comme la résultante normale des handicaps. « Mais c’est si dur pour les proches. », « Tu es trop susceptible », etc…

Les réflexes validistes sont tellement communs et passent pour si naturels qu’ils n’apparaissent pas comme oppressifs, à moins qu’on ne les décortique. C’est ce que je me propose de faire ici. Nombreuses sont les personnes qui profiteront plus ou moins consciemment de notre situation.

Mon expérience en la matière étant évidemment limitée (je n’ai pas tous les handicaps possibles, je n’ai jamais travaillé et il existe malheureusement, j’en suis sûre, des individu-es pire que mes exs), je complèterai éventuellement cet article avec vos retours.

Le but n’est pas de dire « Hey, si vos proches adoptent l’une ou l’autre des attitudes listées ci-dessous, vous devriez couper les ponts et déménager à l’autre bout du pays ».

Ayant été longtemps persuadée que certaines remarques me blessaient car j’étais « susceptible », que j’avais si peu d’estime de soi parce que j’étais « fragile », j’aimerais juste vous dire que vous n’êtes pas seul-es. C’est normal que l’attitude que les autres ont à votre égard et le regard qu’iels portent sur vous aient un impact sur vous, votre estime de soi, votre confiance en vous voire votre santé mentale.

Cet article n’est pas une liste de recommandations, il est juste là pour dire que si un jour vous vous êtes senti-e méprisé-e, rabaissé-e ou humilié-e dans une situation comme celles-ci, vous n’êtes pas seul-e dans ce cas.

Si quelqu’un profite de vous, se sert de vous comme faire-valoir, ne tient aucun compte de votre personne, pétez lui les jambes vous avez le droit de réagir, votre colère est légitime et l’image que les autres ont de vous ne détermine pas votre valeur.

Dépeindre nos handicaps comme des défauts

« Franchement, si t’étais pas handicapée, tu serais parfaite » n’est pas un compliment.

« Heureusement que t’es sourde sinon les autres n’auraient aucune chance » non plus.

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Être sourde et malade, c’est plus embêtant pour moi que d’être valide, certes, mais ça ne décide pas de ma valeur. Un connard n’a pas à me placer dans une hiérarchie avec les autres femmes pour décider si je suis aussi bien ou pas.

Je suis pas un objet d’électroménager avec un étiquette « ne peut pas aller à des concerts mais est super bonne quand même ».

Faire planer le spectre de notre « nous valide » qui n’a jamais existé et n’existera jamais, c’est juste malsain et cruel en plus de n’avoir aucun foutu intérêt. Nos handicaps ne sont pas des défauts, aimez-nous avec ou cassez-vous.

En vrai, ce que ça veut probablement dire, c’est : « Heureusement que t’es handicapé-e et que tu as peu d’estime de soi, sinon tu verrais à quel point tu mérites mieux qu’un tocard comme moi. »

Et l’argument « je suis juste franc » veut en fait dire « je me fous de te blesser tant que je peux dire tout ce qui me passe par la tête et éroder ton estime de soi au passage ».

Nous forcer à rire de notre handicap

Comme je l’ai écrit dans un vieil article, ce n’est pas aux valides de décider de quoi nous devrions rire ou non. « Rigole de ton handicap, sinon ta vie sera triste » est une phrase souvent assénée aux personnes en situation de handicap.

Elle est très violente, non seulement elle sous-entend que nous devrions faire preuve « d’autodérision » pour quelque chose qui n’est pas de notre fait mais aussi que le handicap est la seule source de joie potentielle dans notre vie.

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Par « forcer » j’entends : dire que nous n’avons pas d’humour, que « d’autres personnes handicapées en rigolent » ou tout autre façon de nous faire culpabiliser de ne pas rire.

Sous entendre que nous leur devons quelque chose en échange de leurs « services »

Même « pour rire ». C’est toujours « pour rire » même si personne ne rigole et qu’on lui a demandé d’arrêter de dire ça il y a 6 mois.

D’ailleurs, est-ce vraiment « une blague » ? N’est-on pas, nous, personnes handies et malades, conditionné-es à ressentir de la reconnaissance envers quiconque supporte notre présence plus de deux minutes ?

Il est d’ailleurs bon de se demander ce que l’autre nous apporte concrètement. J’ai passé 2 années à être infiniment reconnaissante à mon ex pour « tout » ce qu’il faisait pour moi alors qu’il ne m’a jamais accompagnée à un seul foutu rendez-vous médical. La reconnaissance que nous ressentons pour nos proches valides n’est pas toujours justifiée.

Le seul fait que l’autre soit en couple avec nous n’est pas quelque chose dont on devrait être reconnaissant-e et ça ne fait pas non plus d’iel un-e saint-e. Loin de là.

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« Il l’a invitée au bal de promo malgré sa situation. 1 like = 1 respect »… Sérieusement les valides, canalisez-vous.

Dans une relation où il y a du respect mutuel, chacun-e apporte des choses à l’autre et personne ne se sent obligé-e de pointer du doigt le handicap de l’un-e pour réclamer une auréole.

Ne pas prendre en compte nos difficultés

Oublier qu’on ne peut pas faire quelque chose ou choisir entre plusieurs solutions celle qui est la moins pratique pour nous n’est pas forcément une attitude consciente, surtout que nous avons souvent des scrupules à réclamer que les autres s’adaptent à nous.

Cela dit, nous exprimons forcément notre inconfort d’une manière ou d’une autre et si l’autre choisit systématiquement de l’ignorer, il y a un problème.

Non, ce n’est pas être trop « susceptible » que d’être blessé-e parce que l’autre ne nous demande jamais si ça va et nous regarde galérer sans rien dire.

La phrase « Je te traite comme quelqu’un-e de normal-e » est souvent dite comme si c’était libérateur pour nous, mais elle signifie en fait : « J’en ai rien à foutre que tu sois handi-e, démerde-toi, je vais pas t’aider. »

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Sauf que nous méritons que nos proches fassent preuve de bienveillance et de prévenance à notre égard. C’est aussi ça, une relation respectueuse. Répondre « t’avais qu’à le dire » quand notre inconfort était flagrant n’est ni plus ni moins que du foutage de gueule.

N’hésitons pas à exprimer les mille petites choses qui feraient que notre quotidien serait un peu plus agréable. Cela ne change pas grand chose pour un-e valide de ne pas passer sur un trottoir trop étroit ou de prévoir un peu plus de temps pour arriver quelque part. Pour nous, si.

Ne laissez pas les valides vous faire croire que ces petites choses sont « trop demander » ou appellent à une « compensation » de votre part.

Rire lorsque nous exprimons l’envie de partir

Lorsqu’une personne se met à rire en nous imaginant en détresse, isolé-e et sans ressources, c’est jamais trop bon signe.

Quitter une relation abusive lorsque l’on est valide, c’est dur. Lorsque l’on est en situation de handicap, encore plus.

Et ce n’est pas de notre faute. Cela ne fait pas de nous des opportunistes, des personnes vénal-es ou hypocrites. La société nous maintient en situation de dépendance en nous refusant l’autonomie dont nous avons besoin, nous n’avons pas choisi d’être dans cette situation-là.

L’association Femmes pour le dire, femmes pour agir a créé une permanence téléphonique (hum) pour permettre aux femmes handicapées victimes de violences d’être écoutées.

Très souvent, il n’y a même pas besoin pour la personne d’exprimer le fond de sa pensée : « Personne d’autre ne voudra jamais de toi puisque tu es handicapé-e. » Peut-être vivons-nous déjà avec cette certitude depuis longtemps et iel le sait. Mais c’est faux.

Décider de ce qui est mieux pour nous

Et parfois, agir de façon délibérée sans nous le dire pour nous « entraîner » comme un-e cobaye de laboratoire.

Nos proches ne sont pas nos kinés. Ce ne sont pas nos orthophonistes ou nos neurologues. Même s’iels l’étaient, c’est à nous de choisir notre vie. Iels n’ont AUCUN droit de décider pour nous que nous devrions faire « plus d’efforts » pour « surmonter » notre handicap ou notre maladie.

Si nos proches n’acceptent pas que nous ayons des difficultés sous leur nez, si nos handicaps les gênent, tant pis pour elleux. Cela ne devrait pas nous empêcher de vivre.

Surtout quand on est chez nous, merde. On a autant le droit de se détendre du slip chez nous que n’importe qui. On est pas obligé-e de s’inquiéter à chaque seconde de marcher droit, manger rapidement, parler « normalement »….

Notre vie n’a pas à être un stress et une performance permanente pour le petit confort des valides. PERSONNE n’a le droit d’exiger de nous des efforts que personne n’exige d’un-e valide, pour la bonne et simple raison qu’un-e valide exécute tout cela sans efforts.

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Personne n’a le droit de nous refuser les moyens de communications / de déplacement (ou autre) avec lesquels nous sommes à l’aise sous prétexte que ça fait pas très valide ça, hein, dis donc ? Allons, tu nous fais honte.

Personne n’a le droit non plus de faire passer ces moyens pour des traitements de faveur ou des solutions temporaires « en attendant » que nous fassions « des progrès ».

Personne n’a le droit de nous demander d’avoir l’air valide, comme si nous n’étions pas suffisant-es.

Mettre au même plan nos handicaps et les désagréments engendrés par ceux-ci pour nos proches

« Non mais moi aussi parfois j’en ai marre de pas te comprendre. »

Nos proches font des efforts (parfois), j’en conviens. Suis-je reconnaissante à mon copain pour les efforts qu’il fait pour moi ? Oui. Est-ce que cela veut dire que nos situations sont comparables ? Certainement pas.

J’ai plus le droit de perdre patience en étant quasiment jamais comprise par les gens lorsque je m’exprime oralement et ce depuis mon adolescence que quelqu’un qui n’a à faire cet effort qu’avec moi et qui peut par ailleurs comprendre les autres gens sans difficultés.

Surtout en sachant que la société m’a appris à avoir honte du moindre petit « échec » de ma part.

Ne laissez pas vos proches sous-entendre que vivre avec vous est un fardeau équivalent voire pire que celui de vivre avec un handicap, ça qui revient à dire que vous êtes plus ou moins un handicap sur pattes et que vous n’apportez rien de positif dans votre relation. C’est à peine inultant.

Nous laisser de côté sous prétexte que nous inclure quelque part serait « chiant »

Là, il est utile de se demander si l’autre n’aime pas juste nous avoir sous le coude quelque part au cas où iel aurait besoin de nous mais pas faire des choses avec nous car ce serait trop « chiant ».

Je ne dis pas qu’on doit nous inclure partout, tout le temps, je suis la première à préférer qu’une conversation orale ait lieu sans moi si l’écriture n’est pas possible plutôt que de subir ce type de stress.

Mais quand l’autre ne vous demande jamais si vous aimeriez venir ou participer, quand iel part carrément du principe que ça sera mieux sans vous, il y a un souci. Même si après coup iel se justifie en disant « je pensais que tu voudrais pas ». Ce n’est pas à iel de décider sans vous consulter.

Nous mettre en situation d’inconfort en public en connaissance de cause

Non, ce n’est pas « stimulant », c’est juste humiliant. Encore une fois, nous ne sommes pas des cobayes, des puces savantes ou des chiens équilibristes.

Je parlais de nous inclure mais cela ne veut pas dire « nous demander de parler devant des inconnu-es alors que vous savez que nous n’y arrivons pas ». Il y a sûrement un juste milieu quelque part, cherchez bien.

Parler de nous entre valides comme si nous n’étions pas là

Je ne sais pas si ma surdité fait que les gens se permettent des choses. En tout cas, quand on me dit « On est en train de parler du fait que tu as du mal à lire sur les lèvres », je me sens infantilisée et c’est horriblement blessant. Je préfère ne même pas imaginer les détails de ce genre de conversation.

J’ai 26 ans, je suis une adulte, personne ne parle de moi devant moi sans me poser les questions directement. C’est d’un irrespect monstre.

Nous fixer sans cesse d’un air inquiet / désapprobateur

S’inquiéter pour ses proches, c’est normal. Nous fixer d’un regard condescendant à chaque geste du quotidien parce que nous les faisons moins vite ou différemment des valides, non. C’est sûrement un réflexe inconscient, je suis pas en train de dire que c’est une marque d’irrespect, juste que si ça vous agace, c’est normal. Moi aussi.

Ajoutés aux injonctions incessantes à « faire un effort », j’ai vraiment vécu ces regards comme une surveillance constante afin de s’assurer que j’étais toujours-un-peu-valide-quand-même ou de vérifier sans cesse que mes difficultés ne s’aggravaient pas et ça a bien détruit mon estime de soi. Si notre santé s’aggrave, nous en parlerons de nous-mêmes, pas besoin de scanner le moindre de nos faits et gestes.

Je n’ai jamais compris pourquoi les valides faisaient ça.

On est pas des chiots qui apprennent à devenir propres et dont les maîtres s’inquiètent à l’idée de les voir soudain relâcher leur vessie sur le canapé. Laissez-nous vivre tranquillement et adapter nos gestes du quotidien à nos difficultés sans tout analyser. Si ça vous gêne, pitié, regardez ailleurs. On la ressent, votre gêne, et c’est dévastateur pour nous.

Ce que je dis là est peut-être purement subjectif, mais ça a eu un trop gros impact sur moi pour que je n’en parle pas. Aujourd’hui, manger, boire ou parler en présence de certaines personnes me gêne horriblement à cause de cela et ce n’est pas un truc que je peux contrôler, ça me pourrit juste la vie.

Je suppose que « l’impact du regard des autres sur l’estime de soi quand on est handicapé-e » mériterait un article à lui tout seul mais je manque d’outils pour analyser ça, je suis juste truffée de complexes dont je connais l’origine mais dont je n’arrive pas à me défaire.

Nous comparer à d’autres personnes en situation de handicap ou malades

Comparer sans cesse les enfants à d’autres enfants n’est jamais indiqué si vous voulez qu’iels s’épanouissent sans avoir besoin de se sentir « mieux » que les autres selon des critères que vous aurez arbitrairement définis (spoiler : on peut juste pas s’épanouir comme ça, arrêtez de flinguer l’estime de soi de vos enfants).

Quand il s’agit de handicap, dire « d’autres personnes handicapées le font » signifie que ces personnes n’ont aucun mérite à le faire. C’est leur nier complètement tout effort individuel et toute subjectivité et c’est ultra violent.

Nous ne sommes pas juste des handicaps, nous avons nos capacités, nos personnalités et nos désirs propres. J’arrive pas à croire que je dois encore écrire ça.

Si vos proches sont assez irrespectueux-ses pour vous dire ça, rappelez-leur qu’il y a pas mal de valides qui sont millionnaires, alors pourquoi pas elleux ? Si certain-es le font, ça ne doit pas être si difficile…

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« Ne laisse pas ta maladie te définir »

Un jour je terminerai ma série d’article « Enfant handi, enfant heureux » mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, j’aimerais parler de l’une des conneries les plus validistes, essentialisantes, condescendantes et agaçantes sur les personnes handicapées qu’il m’est été donné de lire. Et je la lis souvent.

Mais ça veut dire quoi, au juste, « ne pas laisser la maladie nous définir » ? Personne n’est juste une maladie, c’est absurde. On a tous.tes une vie en dehors de ça et une personnalité. Même nous, oui, oui. Même si on en bave énormément à cause de notre maladie/handicap. Même si on en parle souvent. Même si vous estimez qu’on en parle « trop ».

A première vue, cette phrase n’a aucun sens, mais je vais essayer de la décortiquer en me basant notamment sur les moments où elle apparaît tel un Pokémon relou quand t’as mis un pied dans les hautes herbes sans faire exprès.

Chaque fois que je vois cette phrase, c’est au moment où une personne valide partage un contenu (article, vidéo etc) produit par une personne malade/handicapée ou bien parlant d’une personne malade/handicapée.

Souvent, ou en tout cas beaucoup plus souvent que la décence ne devrait le permettre, la personne qui partage juge bon de préciser que dis donc, c’est super cool parce que la personne qui a produit le contenu ou qui apparait dedans « ne laisse pas la maladie/le handicap la définir ». Tout cela en précisant en général que le contenu est super drôle (j’y reviendrai).

Pourquoi préciser cela ? Pourquoi à ce moment-là ?

Je vous avais déjà parlé des ravages de « l’inspiration porn » qui, quand il se base sur le handicap/la maladie, a pour but d’utiliser les personnes handicapées/malades comme élément inspirant des réflexions philosophiques aux personnes valides qui se retrouveraient donc à réfléchir au sens profond de leur vie simplement en voyant un autre être humain vivre la sienne.

La vie des personnes handicapées/malades serait donc « inspirante », mais pas toujours de la même façon. J’en distingue deux : il y a la situation où la personne valide éprouve de la pitié et, du coup, se sent super chanceuse d’être valide et remercie la vierge Marie en pleurant. Il y a aussi celle où la personne handicapée/malade accomplit des choses dans sa vie ou produit du contenu de qualité (article, vidéo, etc).

Apparemment, c’est très incongru et nous ne sommes pas supposé.e.s accomplir des choses dans nos vies et avoir un sens de la rhétorique ou de l’humour ni quoi que ce soit d’autre.

Sauf que si. En fait. Je sais, ça fait un choc.

La personne valide de base est très surprise de constater cela, elle en reste comme deux ronds de flan et déclare donc que, si on accomplit des choses ou si on a une belle plume, c’est car on a « pas laissé la maladie [nous] définir » (et c’est merveilleux, Jamy).

Mais la maladie ou le handicap, ça ne définit complètement personne. Non, personne. On est tous.tes plus que cela, même si vous partez du principe que non.

D’ailleurs, qui nous définit de façon expéditive quand il s’agit d’oublier le mot « personne » devant « un.e handicapé.e », « un.e trisomique », « un.e anorexique » etc ? C’est la société, c’est vous qui nous définissez par notre état de santé ou notre handicap, cessez de prétendre que c’est nous qui choisissons ou non d’être réduit.e.s à cela. C’est très insultant, ignorant et oppressif. Personne ne choisit d’être réduit.e à un corps, qu’il soit malade/handicapé ou non. Personne (j’insiste).

Ensuite, pourquoi préciser à chaque fois que « c’est drôle » ? Comme pour dire « ça va, ça parle de handicap mais vous pouvez lire car c’est drôle » ? Dans les commentaires de telles publications, je vois aussi très souvent que les seules réactions à un récit de personne malade/handicapée sont de dire que « c’est drôle ouh lala ».

Ben écoutez, si c’est tout ce que vous en retenez, vous n’avez sûrement pas assez réfléchi. On ne raconte pas nos quotidiens juste pour que vous puissiez vous marrer un bon coup et retourner vaquer à vos occupations sans plus y penser.

Je vous avais déjà parlé de cette injonction à trouver notre état de santé super poilant parce que apparemment, il n’y a aucune autre raison de rire dans nos vies (on est que notre corps, rappelez-vous).

Lorsqu’il s’agit de parler de nos vécus, il y a aussi une injonction cachée à produire du contenu « drôle » (« frais et décalé », comme iels disent) et pas trop sérieux ou revendicatif, injonction qui se manifeste lorsque les seuls contenu médiatisés et applaudis parlant de handicap/maladie sont justement ceux qui remplissent cette condition.

On est « inspirant.e.s » que si l’on s’exprime de façon à divertir les personnes valides et que, surtout, on ne remet pas trop en cause les mécanismes qui nous oppriment.

On ne « laisse pas la maladie [nous] définir » que si la personne valide qui lit a le loisir de ne pas trop penser à cela en lisant et de retourner à sa petite vie pépère ensuite sans se remettre en question.

Il n’est pas nouveau que les groupes dominants applaudissent volontiers les interventions des dominés lorsque celles-ci restent bien dans les clous. Les initiatives anti-sexistes sont toujours mieux reçues lorsqu’elles ne désignent pas expressément le groupe social des hommes cis comme étant le groupe dominant.

Ici, c’est la même chose. Seules les initiatives qui plaisent aux valides car elles sont « drôles » sont mises en valeur, comme si on était un peu leurs bouffon.nes.

Féliciter quelqu’un car iel n’a « pas laissé la maladie læ définir » ou distribuer des bons points de courage lorsque la personne se comporte ou s’exprime conformément aux attentes de la société et aux clichés sur les personnes handis/malades relève du mépris validiste et de l’ignorance les plus crasses. D’ailleurs, vue la définition du courage dans une société ou être faible et dépendant.e ou être affecté.e par son état de santé, je me passerai bien de vos bon points. Le courage, ce n’est pas de tout endurer sans exprimer la moindre émotion.

Parce que ça veut dire ça aussi, « ne laisse pas la maladie te définir » ou « dicter ta vie ». Ça veut dire « fais comme si tu n’étais pas malade, tu es plus fort.e que ça » et « arrête d’en parler, ça m’emmerde ». Désolée de vous décevoir mais ma maladie et mon handicap me définissent en partie (han lala une nuance, vite, fuyez).

Je suis malade. Je suis sourde. Cela ne m’empêche pas d’être un tas de choses en plus de cela, mais je suis cela aussi. Je n’y peux rien et je dois faire avec, cessez de prétendre qu’être affecté.e ou non par un handicap, une maladie est une question de choix. Ce n’est pas le cas.

 

 

 

 

 

 

Je suis dépressive

Je suis dépressive.

Ça n’a l’air de rien mais ça fait un bien fou de le dire.

Parce que c’est dur de se dire dépressive dans une société où il faut toujours être en forme, se lever avec le soleil et prendre un petit déjeuner équilibré avant d’aller travailler comme un bon petit soldat.

Manger trois fois par jour à heures fixes, se coucher de bonne heure et recommencer le lendemain avec le sourire.

Une société où il faut apporter du bonheur à ses proches, forcément nombreux, sans jamais avoir l’arrogance de leur demander de respecter tes limites, tes envies, tes convictions, ta santé et tes goûts.

Comment oses-tu réclamer que l’on t’aime telle que tu es ? Que l’on fasse attention à toi, à tes besoins et à tes désirs ?

C’est dur de se dire dépressive dans une société où il faut être très active et faire « quelque chose de sa vie », comme iels disent.

Merci, d’ailleurs, à ces féministes qui sont tellement rebelles qu’elles estiment qu’on devrait juger les femmes en fonction des diplômes qu’elles ont et du métier qu’elles font. Merci de dire aux femmes comme moi qu’elles ne valent rien.

Il faut donc faire des choses, mais pas n’importe quelles choses. Des choses qui rapportent de l’argent, des choses qui font que ton patron sera plus riche demain qu’il ne l’était hier. Sinon, ça n’a aucune valeur et on est juste « inactive ».

Pourquoi diable refuses-tu de dédier ta vie à enrichir quelqu’un d’autre au détriment de ta santé physique et mentale ?

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C’est dur de se dire dépressive quand toute faiblesse, toute incapacité à faire quelque chose est assimilée à de la mauvaise volonté. La « mauvaise volonté » de ne même pas être capable de faire les choses qu’on aime et qui nous réconfortent ?

C’est dur de se dire dépressive quand tout le monde te martèle sans répit que le remède à la dépression c’est de se bouger un peu le cul et de sortir. De voir des gens. De travailler.

C’est pas comme si la dépression était une vraie maladie, après tout. Tu as essayé le yoga ? Tu devrais.

C’est encore plus dur de se dire dépressive quand nos symptômes ne collent pas avec ce qu’en disent les médias. Je ne me suis jamais mutilée. Je n’ai jamais fait de tentative de suicide. Je vais « juste » mal depuis aussi longtemps que je me souvienne.

J’ai « juste » du mal à me lever chaque jour. J’ai « juste » du mal à trouver à la vie une quelconque saveur, la plupart du temps. Je n’ai « juste » aucun but dans la vie, aucun espoir lointain qui me soutienne dans les moments difficiles, aucun projet pour l’avenir.

Pendant longtemps, tout cela m’a paru naturel. Il est naturel qu’une personne handicapée et malade aille mal, n’est-ce pas ? C’est encore la société qui nous le dit, ça doit bien être vrai. C’est si dur d’être handicapé.e. Sortez les violons.

Le fait que j’aille mal n’a sans doute aucun rapport avec le fait d’avoir vécu des années entières en étant persuadée que je ne valais rien à cause de ma maladie et de mon handicap.

D’avoir cru, à cause de cela, que je devais être reconnaissante aux hommes qui ont partagé ma vie de bien vouloir me laisser rester dans la leur, même si c’était juste pour abuser de moi et me traiter comme leur bonniche en me confortant au passage dans ma conviction que je valais moins qu’une fille valide. Il ne faut pas cracher dans la soupe.

C’est dur de clamer que je suis dépressive. Je suis malade et déjà un tel fardeau pour mes rares proches, je ne vais pas en plus demander d’aller bien ?

Je suis dépressive et je n’ai pas à en avoir honte. J’aimerais dire que je n’en ai pas honte mais ce serait faux. Je culpabilise sans cesse de ne pas arriver à faire toutes ces choses qui sont supposées faire que mon existence ne soit pas complètement dénuée de sens.

Il parait que quand on ne travaille pas, on a la belle vie et une île privée quelque part dans le Pacifique. J’attends toujours.

 

 

 

 

 

Ces aces qui font du sexe

Par « ace » j’entends : personne sur le spectre de l’asexualité : personne asexuelle, demisexuelle, ou graysexuelle (pour la définition de ces termes vous pouvez aller voir ici ou venir me demander directement et non, personne n’a dit que tous ces mots désignaient une orientation sexuelle à part entière, c’est juste bien d’avoir des mots pour désigner des trucs, comme on fait d’habitude, quoi)

Ces aces qui font du sexe, donc. On en parle chaque fois que le sujet de l’asexualité vient sur le tapis. Il y a toujours quelqu’un pour préciser que oui, oui, il existe des aces qui pratiquent certaines activités sexuelles, qu’on peut faire du sexe si on est demi, gray, en couple une personne non-asexuelle, etc.

J’ai conscience qu’on peut faire du sexe par désir en étant sur le spectre ace, si on est gray ou demi, par exemple, comme c’est mon cas. Seulement la troisième raison que j’ai évoquée plus haut me fait grincer des dents. Oui, on peut faire du sexe si on est avec une personne non-asexuelle, mais pourquoi ? Par choix ? Par amour ? Parce qu’en général la personne se contente de dire « il y a des aces qui font du sexe »

Et ça s’arrête là. Personne n’explique les raisons qui poussent beaucoup d’aces à cela, ou comment c’est vécu, comme si c’était forcément un choix libre et éclairé fait afin d’honorer la déesse Aphrodite en un rituel plein d’abnégation et de larmes de joie. Comme si c’était pas douloureux pour deux sous.

Alors, déjà, je trouve hyper bizarre qu’on parle des « aces qui font du sexe » comme si c’était bien étonnant dis donc, hein ? On aurait pu s’attendre à ce qu’une personne qui ne ressent pas ou peu d’attirance sexuelle ne pratique pas ou peu le sexe et préfère tricoter des écharpes. Étonnant ?

Parce que vous pensez que c’est facile de vivre sans faire de sexe dans une société comme la notre ?

Mais si, vous savez, notre société, celle qui dit que sans sexe ta vie sera triste et morose et que personne voudra jamais être avec toi ? Que c’est indispensable à la santé physique et mentale de toute personne bien constituée ? Que pour refuser du sexe à un.e partenaire, faut être un.e fieffé.e égoïste qui mérite de rôtir en enfer et d’être maudit.e sur trente génération ? Que sans désir sexuel ton amour pour quelqu’un n’est pas vrai, pas sincère ? Que du coup on va te tromper et qu’on aura bien raison, petit.e impertinent.e ? Que si t’as pas envie faut te forcer un peu, espèce de tire-au-flanc ? Que « ça vient en se forçant » ?

La plupart de ces injonctions blessent un paquet de monde, pas que les aces. Cela dit mon sujet était « les aces qui font du sexe », donc j’y reste.

Cela me gêne énormément de voir toutes ces personnes mentionner les « aces qui font du sexe » sans préciser que nous évoluons dans un monde d’injonctions permanentes à le faire et que ce qui serait étonnant, c’est que ces injonctions n’aient aucune influence sur nous ou sur nos actions. Évidemment qu’il y a des aces qui font du sexe ! L’inverse serait assez curieux : nous ne sommes pas des créatures éthérée vivant seul.es dans des grottes, les injonctions pèsent sur nous comme sur n’importe qui d’autre.

Je pense notamment aux aces en couple, mais quand on ne l’est pas, ne pas ressentir de désir peut être suffisamment perturbant pour qu’on veuille « essayer » pour rentrer dans le moule et se sentir plus normal.e.

J’ai l’impression que les aces déclarant faire du sexe avec leur partenaire « mais par choix » sont plus nombreux.ses que les autres et ça m’interroge vraiment. La plupart des fois où j’ai lu un témoignage d’ace déclarant le faire « par choix », je lisais aussi en filigrane sa lutte intérieure pour se persuader que c’était vraiment un choix, que son/sa partenaire était un.e choupinou qui ne force pas du tout, que après tout c’est pas si terrible, etc. Je la reconnais, cette lutte. Elle a été la mienne pendant 8 ans.

Il y a cette question que personne ne pose : a-t-on vraiment le choix dans une société qui pousse à le faire ou se raconte-t-on de beaux mensonges parce qu’on ne veut pas admettre qu’on a pas le choix ? Même si je n’exclue bien sûr pas la possibilité qu’on puisse le faire de temps en temps pour faire plaisir parce que ça ne nous dérange vraiment pas (je ne pense pas que ça soit le cas à chaque fois et d’ailleurs, le faire de bon cœur ne signifie absolument pas qu’on aurait le choix de refuser), je pense que la seconde option est plus courante.

Il y a aussi ce dont personne ne parle : les « aces qui font du sexe » ne sont pas tous.tes des demi ou des gray qui le font par réel désir (bien que tous.tes les demi et gray ne le fassent pas uniquement par choix…) ou des personnes asexuel.les qui décident de se forcer de temps en temps parce que ça ne les dérange vraiment pas.

Les « aces qui font du sexe », c’est aussi celleux qui ont trop peur d’être trompé.e.s ou quitté.e.s, celleux qui se sentent trop en décalage avec le reste de la société, celleux qui croient encore que le sexe les « réparera » et se résignent. Celleux qui se racontent des mensonges pour éviter de voir. Celleux qui se forcent.

J’aimerais vraiment qu’on cesse de préciser tout le temps « il y a des aces qui font du sexe » sans rien ajouter, comme si c’était uniquement pour avoir l’air plus fréquentables, et qu’on commence à se demander pourquoi.

Pourquoi ces aces font du sexe, si ce n’est pas par désir ? La réponse est évidente, même si c’est pas très joli à voir.

Je ne dis pas cela pour que chaque ace qui se sent opprimé.e rompe ou décide de refuser le sexe à tout prix. Je suis bien placée pour savoir que c’est difficile, qu’on ne se sent pas forcément mieux ensuite et que les conséquence d’un refus peuvent être pire que de se forcer. Je le dis pour qu’on reconnaisse qu’il y a un vrai souci derrière la phrase « il y a des aces qui font du sexe », parce que comment apporter une solution à un problème dont on refuse de reconnaître l’existence ?

 

Je précise que si vous faites du sexe en étant ace et que vous estimez que c’est par choix, ce n’est pas vraiment la peine de venir me gueuler dessus et aussi, vous seriez aimable d’arrêter d’oublier les autres. Je pointe le fait que la question de savoir si le sexe est vraiment consenti ou pas n’est jamais abordée ou rarement quand quelqu’un parle de « ace qui font du sexe » et que je trouve que cela donne la fausse impression que les personnes aces ne font face à aucun problème de ce genre dans leur vie, que même dans nos communautés aces on ose à peine dire ces choses du bout des lèvres en allant jusqu’à excuser l’attitude oppressive de nos partenaires. Si dans votre cas c’est consenti, tant mieux.

 

 

 

 

 

Le bon côté des choses

Nombreuses sont les personnes qui me soulignent le « bon côté » de ma situation. Avant, cela m’irritait un peu mais je ne disais rien. A mesure que ma santé se détériore, cela m’énerve de plus en plus.

J’ai conscience que les personnes qui font ça ne le font pas par malfaisance ou manque d’empathie, mais rager dans mon coin n’aidant pas, je me décide à en parler. J’espère vraiment ne froisser personne ce faisant.

Comme je le disais, ma santé se détériore. Je n’ai jamais été vraiment préparée à cela car les médecins et ma famille ne m’en ont jamais parlé franchement de toute ma vie, c’était bien trop embarrassant, et puis j’avais qu’à deviner toute seule et faire le boulot d’un neurologue. Malgré cela, ce n’est pas vraiment une surprise (après quelques années à galérer, on se doute de quelque chose).

Après avoir été obligée d’abandonner mes lentilles pour des lunettes, je commence à ne plus sentir le goût sucré. Et il y a de l’amidon partout, pas que dans les gâteaux. Dans le pain. Dans les pâtes et le riz. Dans les snacks salés. Partout. Tout perd de sa saveur ou presque.

J’avais beau « savoir » confusément qu’une telle chose pouvait m’arriver, maintenant que c’est là, c’est vraiment dur à digérer.

Et, désolée de vous le dire, mais souligner que je suis jolie en lunettes ou que les lunettes c’est cool, ça ne m’aide pas à digérer. Je suis pas en train de dire que c’est moche, hein, je suis à fond pour que les gens arrêtent de dénigrer la beauté des femmes qui portent des lunettes, même si elles ne sont pas des étudiantes ou des secrétaires coquines à lunettes carrées dans un film porno.

Seulement, je n’ai pas le choix, mes lunettes ne sont pas pour moi un joli accessoire que je met car je l’ai décidé. Je suis enchaînée à elles pour le reste de ma vie et elles me rappellent que j’ai une maladie qui rend mes yeux trop secs pour supporter des lentilles et que je ne ne me trouverai jamais plus jolie comme avant. Quand on a grandi dans une société sexiste en se disant qu’on avait au moins ça pour soi, c’est dur de devoir y renoncer à même pas 26 ans.

C’est dur de devoir renoncer à la seule chose qui nous donnait confiance en soi et que vous insistiez sur ma beauté actuelle n’y change strictement rien.

Bien sûr qu’il y a des bons côtés dans ma vie (spoiler : c’est pas ma maladie…). Si ce n’était pas le cas, je n’aurais plus qu’à me foutre en l’air. Par exemple, j’ai un mini arbre dans mon salon je vis dans un appart’ cool avec quelqu’un de super, avec qui j’adore vivre et qui prend soin de moi.

Mais ce n’est pas à vous de me dire dans quel aspect de ma vie je dois voir du positif et quand.

Lorsque quelqu’un va mal, le premier réflexe qu’ont la plupart des gens est de lui montrer le positif (même si ce positif n’en est en fait pas…) ou de chercher des solutions toutes faites à son problème qui ignorent la réalité de celui-ci. Pour moi, c’est clairement un mauvais réflexe et des phrases qu’on dit parce que voir l’autre aller mal nous est inconfortable et que l’on préfère ne pas reconnaître son problème comme réel et pouvant avoir un impact sur iel et sur son moral.

 

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« Chris est tellement merveilleux et prévenant et positif. Il me rend chèvre. »

 

Non seulement cela sous entend que si iel voulait aller bien, iel le pourrait car « il suffit de voir le positif » ou « d’opter pour telle solution », qu’iel fait donc preuve de mauvaise volonté mais, du coup, cela l’empêche aussi de se sentir autorisé.e à aller mal. De se sentir compris.e et épaulé.e.

« Tu as raison de te sentir mal, c’est normal dans ta situation. Je suis désolé.e pour toi et je compatis. » Trop peu de gens le disent.

Tous les problèmes n’ont pas de solution et, dans ces cas-là, on se sent bien mieux avec quelqu’un qui nous comprend qu’en culpabilisant d’aller mal et en essayant de résoudre un problème insoluble (ou insoluble dans l’immédiat).

A entendre les valides, on serait obligé.e.s de trouver du positif dans sa maladie ou son handicap pour trouver un sens à notre vie. Sauf que le positif dans ma vie, ce n’est pas le handicap ni la maladie. Je suis malade et handicapée mais je suis aussi une personne.

Quand je me plains sur Twitter, ce n’est pas pour qu’on me détrompe en me disant que ce n’est pas si terrible. C’est pour être comprise et soutenue.

Parce que terrible, ça l’est, et je n’ai pas besoin de vos injonctions à aller bien pour essayer de vivre quand même.